QUI PREND SOIN DES AIDANTS ? LE COÛT INVISIBLE DU CARECARE AU SÉNÉGAL (PAR BINETA GUEYE THIAMERCHEUSE)

Le Sénégal est une société profondément attachée à la famille. Nous célébrons la solidarité, le respect des aînés et l’entraide comme des valeurs fondamentales. Pourtant, derrière cette image d’une communauté protectrice se cache une réalité beaucoup moins visible : celle des personnes qui prennent soin des autres, souvent dans le silence, l’épuisement et l’isolement.

Le récent drame ayant coûté la vie à une adolescente vivant avec un handicap a bouleversé le pays. Comme beaucoup de Sénégalais, j’ai ressenti de la tristesse, de la colère et une profonde incompréhension.

La justice devra établir les faits et les responsabilités. Si des crimes ont été commis, ils devront être sanctionnés avec toute la rigueur de la loi. La responsabilité pénale appartient à celles et ceux qui commettent des actes de violence. Cela ne peut être remis en question.

Mais une société qui ne répond aux tragédies qu’après leur survenue manque une occasion essentielle : celle de prévenir.

Au-delà des responsabilités individuelles, une question demeure largement absente de notre débat public : Qui prend soin des aidants ?

Cette question est rarement posée parce que nous considérons encore le travail du care comme allant de soi. Au Sénégal, ce sont principalement les femmes qui portent cette responsabilité. Elles élèvent les enfants, accompagnent les personnes âgées, prennent soin des proches vivant avec un handicap ou une maladie chronique, assurent les tâches domestiques, tout en participant de plus en plus à la vie économique.

Ce travail est indispensable au fonctionnement de notre société. Pourtant, il demeure largement invisible.

Les économistes parlent de « travail non rémunéré ». Les psychologues parlent de « charge du proche aidant ». Les sociologues évoquent une « crise du care ». Derrière ces concepts se trouvent des personnes bien réelles qui, chaque jour, repoussent leurs propres limites pour permettre à un membre de leur famille de vivre dignement.

Lorsque l’on accompagne un enfant présentant un handicap sévère, les journées ne connaissent souvent ni horaires ni répit. Les nuits sont interrompues. Les rendez-vous médicaux se multiplient. Les dépenses augmentent. Les possibilités d’emploi diminuent. Les relations sociales se réduisent progressivement.

Cette accumulation de contraintes a des conséquences bien documentées par la recherche internationale. Les proches aidants présentent davantage de symptômes dépressifs, d’anxiété, d’épuisement émotionnel, de problèmes de santé physique et de difficultés financières que la population générale.

Pourtant, combien de consultations psychologiques sont proposées aux aidants au Sénégal ? Combien de groupes de parole existent ? Combien de dispositifs de répit permettent à une mère de souffler quelques heures par semaine ? Combien de professionnels sont spécifiquement formés à accompagner la détresse des proches aidants ? La réponse est malheureusement connue : très peu.

Notre pays organise régulièrement des conférences sur la santé mentale, la protection de l’enfance, le handicap ou encore le bien-être des familles. Ces espaces sont nécessaires. Ils permettent de partager des connaissances, de renforcer les partenariats et de sensibiliser. Mais ils ne remplacent pas une politique publique.

Une politique publique se mesure à ce qu’une famille trouve lorsqu’elle pousse la porte d’un centre de santé ou d’un service social. Elle se mesure au nombre de psychologues accessibles, à la présence de travailleurs sociaux, à l’existence de services de répit, à la coordination entre les secteurs sanitaire, social et éducatif.

Aujourd’hui, ces dispositifs restent insuffisants.

Cette réalité ne concerne pas uniquement les familles vivant avec le handicap. Elle touche également celles confrontées aux troubles mentaux, à la dépendance liée au vieillissement, aux maladies chroniques et aux situations de grande précarité.

Nous devons également avoir le courage de reconnaître une autre réalité : les aidants ont eux aussi une santé mentale. Ils peuvent souffrir, s’épuiser, développer une dépression et avoir besoin d’aide sans oser la demander.

Reconnaître cette vulnérabilité ne revient pas à justifier des actes de violence. Au contraire. C’est précisément parce que la violence est inacceptable que nous devons renforcer les politiques de prévention.

Prévenir signifie identifier plus tôt les situations de détresse, accompagner les familles avant qu’elles ne s’isolent et soutenir les aidants avant qu’ils n’atteignent un point de rupture. Cela suppose d’investir dans la santé mentale communautaire, de développer des services de répit, de créer des groupes de soutien parental, de renforcer les interventions des travailleurs sociaux et de mieux coordonner les actions entre les ministères de la Santé, de la Famille, de l’Action sociale et de l’Éducation.

Il ne s’agit pas de pointer du doigt un ministère ou un gouvernement. Les défis auxquels nous faisons face sont complexes et nécessitent une réponse collective. La santé mentale, le handicap, la protection de l’enfance et l’action sociale ne peuvent plus fonctionner en silos.

Au fond, la question est simple : quel type de société voulons-nous construire ? Une société qui intervient uniquement après les drames, ou une société qui choisit d’investir dans le soutien aux familles avant qu’il ne soit trop tard ?

Cette réflexion est au cœur de la mission de WASSOR Womanity. Si WASSOR est un mot wolof évoquant l’horizon, « Womanity » traduit notre engagement historique en faveur des femmes, en particulier celles qui portent les responsabilités du care au sein des familles et des communautés. Depuis notre création, nous défendons l’idée que prendre soin des femmes qui prennent soin des autres n’est pas seulement une question d’équité ; c’est une condition essentielle pour protéger les enfants, renforcer les familles et promouvoir une véritable santé mentale communautaire.

Chez WASSOR, nous croyons que la prévention commence par le dialogue, que les solutions naissent de la coopération et que les communautés sont plus fortes lorsqu’elles prennent soin de toutes celles et ceux qui prennent soin des autres.

Parce qu’au bout du compte, protéger les enfants commence aussi par protéger leurs aidants.

Nous parlons. Nous unissons. Nous guérissons, en tant que communauté.