CHEIKH DÉTHIALAW SECK : « GAÏNDÉ NGOURANE », UNE LUMIÈRE DANS LES TERRES DU CAYOR

À quelques kilomètres de Guéoul, la route se détache de la nationale et conduit vers Ngourane. Ici, le paysage du Cayor change peu à peu de visage. Derrière la quiétude de cette localité devenue chef-lieu de département, une histoire religieuse vieille de plus d’un siècle continue de se transmettre. Elle porte le nom de Cheikh Déthialaw Seck, figure majeure de la Khadriyya sénégalaise, disciple de Cheikhna Cheikh Saad-Bouh et fondateur spirituel d’un héritage dont Ngourane demeure aujourd’hui l’un des principaux dépositaires.

À Ngourane, son nom est partout. Dans les récits des familles, dans les assemblées religieuses, dans la mémoire des disciples. On l’appelle « Gaïndé Ngourane », le Lion de Ngourane, mais aussi « Borom Ngourane » ou « Bour-Waliwou ». Des appellations qui disent la place occupée par cet homme dont la vie est étroitement liée à l’histoire de l’islam dans cette partie du Cayor.

Né en 1850, Déthialaw est le fils de Mandiatte Ndoumbé Mbéry et de Sokhna Borsa Ndiaye, issue de la famille royale du Cayor. Son enfance est rapidement frappée par le deuil. Il perd sa mère très jeune, puis son père. Orphelin, il grandit sous la protection de son oncle paternel, Massamba Fary Seck.

Mais les récits transmis par sa famille présentent dès ses premières années un enfant à part. À trois ans, au moment du décès de sa mère, il aurait demandé de l’eau avant de soulever le drap recouvrant son corps et de lui en verser sur le visage. La scène, incomprise par son entourage, prendra plus tard une autre dimension dans la mémoire religieuse de Ngourane.

Dans le Cayor, un jeune homme en quête de sens

Le Ngourane de son enfance n’est pas encore la cité religieuse que l’on connaît aujourd’hui. La localité évolue dans un environnement où la tradition ceddo demeure fortement implantée. C’est dans ce décor que Déthialaw grandit, tout en se tenant à distance des pratiques de son milieu. Puis vient une première rencontre, en songe, avec Cheikhna Cheikh Saad-Bouh.

Le jeune homme raconte avoir vu un personnage enturbanné, assis sur une natte de prière. Il exprime alors le désir de se rendre en Mauritanie pour retrouver ce guide.

Quelques jours plus tard, le rêve prend corps. Alors qu’il creuse un puits avec son demi-frère Mandione, Déthialaw aurait vu apparaître, au fond de la cavité, Cheikh Saad-Bouh, vêtu de blanc et tourné vers l’Est. Le maître lui aurait annoncé sa destinée de Wali et demandé de venir le retrouver à Nimzath. Mandione, présent à ses côtés, n’aurait pourtant rien vu.

Pour Déthialaw, le message est clair. Vers l’âge de vingt ans, il accomplit la prière, puis prend la décision de quitter Ngourane. Le chemin vers Nimzath commence.

De Ngourane au désert mauritanien

Le jeune homme traverse plusieurs villages avant d’atteindre Saint-Louis, où il rejoint une caravane en partance pour Nimzath. La tradition rapporte qu’au cours de cette première partie du voyage, il aurait maîtrisé les 114 sourates du Coran. À la caravane, Déthialaw se distingue aussi par son attention aux biens de son futur maître. Il s’occupe des chameaux confiés à Saad-Bouh avec un soin qui, pour lui, relève déjà de la dévotion.

Puis la route se durcit. Une blessure au pied l’empêche de suivre les autres voyageurs. Les caravaniers décident de poursuivre sans lui. À Nimzath, Saad-Bouh apprend que son disciple a été laissé derrière. Il envoie Ibn Hambal le chercher.

Lorsqu’il le retrouve, Déthialaw est affaibli. On lui propose un chameau. Il refuse. Il veut marcher jusqu’à son maître. Cette fidélité au prix de la souffrance marque les récits consacrés à son parcours. À Nimzath, lorsqu’il se retrouve enfin devant Saad-Bouh, il reconnaît celui qu’il avait vu dans le puits.

Nimzath, l’école du maître

À partir de cette rencontre, une nouvelle vie commence. Déthialaw devient Ahmad Ibn Malick et s’installe dans le compagnonnage de Cheikh Saad-Bouh. Il approfondit le Coran, les sciences islamiques et les enseignements du soufisme. Sa réputation grandit rapidement dans l’entourage de son maître. Il effectue également des missions au Maroc et dans d’autres espaces liés au rayonnement de Saad-Bouh.

Pourtant, malgré la place qu’il acquiert auprès du saint homme de Nimzath, Déthialaw ne souhaite pas rentrer. Il veut rester auprès de celui qu’il considère comme son guide. Saad-Bouh en décide autrement. Il lui remet, selon la tradition, de sa propre main le diplôme qui le consacre Cheikh et lui confie une mission : retourner au Sénégal pour contribuer au rayonnement de l’islam dans le Cayor. Le disciple doit maintenant devenir guide.

Le retour au pays et la naissance d’un foyer khadre

Déthialaw revient à Ngourane. Il retrouve sa terre natale avec une autre stature. Le jeune homme parti à la recherche du savoir est devenu un érudit et un maître spirituel.

Son activité religieuse transforme progressivement la localité. Il enseigne, rassemble des disciples et transmet l’héritage reçu de Nimzath. Dans cette partie du Cayor où les traditions ceddo restent encore puissantes, il contribue à faire émerger un véritable foyer de la Khadriyya.

C’est à cette période que sa réputation s’étend.
« Gaïndé Ngourane » devient son nom dans la mémoire populaire. À Nimzath, on le présente comme « le Wolof de Saad-Bouh ». Une appellation qui résume son rôle : celui d’un Sénégalais devenu l’un des relais privilégiés de l’enseignement du maître de Nimzath.

La tradition rapporte même que Saad-Bouh aurait dit : « Qui voit Cheikh Déthialaw m’a vu. » Une parole devenue emblématique de la proximité spirituelle entre les deux hommes.

La sainteté racontée par les karamât

Autour de Déthialaw s’est également constituée une importante tradition de karamât, ces prodiges attribués aux saints dans la mémoire soufie. À Saint-Louis, il aurait reçu de Saad-Bouh la mission de déplacer plusieurs sépultures menacées par les eaux. Les récits racontent que les dépouilles furent retrouvées intactes avant d’être transférées vers la Mauritanie.

À Guéoul, Déthialaw aurait rendu la vie à Baïlo Ndiaye, déclaré mort et préparé pour son enterrement. À Lompoul, l’histoire d’Amar Fall occupe également une place particulière dans les récits transmis par ses descendants. Mort après avoir été mordu par un serpent, il aurait été interrogé par Déthialaw depuis sa tombe plusieurs jours après son inhumation.

Ces récits sont devenus partie intégrante de la mémoire religieuse de Ngourane. Ils nourrissent l’image d’un homme dont les disciples attribuent la sainteté à une connaissance dépassant le monde visible. Mais derrière ces récits extraordinaires, c’est surtout l’œuvre d’un maître qui apparaît : enseigner, transmettre et former.

La confiance de Saad-Bouh

La place accordée à Déthialaw dans la voie khadre apparaît également dans une autre séquence de sa vie. À Saint-Louis, Cheikh Saad-Bouh aurait réuni trois de ses disciples : Cheikh Déthialaw Seck de Ngourane, Cheikh Pathé Sarr de Mérina et Cheikh Aldiouma Bâ de Guet Ardo.

Chacun reçoit une mission. À Déthialaw revient notamment la célébration du 15 Ramadan, consacrée à Cheikh Abdoul Khadr Jilani. Une mission qui s’inscrit dans l’histoire du Gamou Khadre de Ngourane, dont les traditions familiales situent les débuts à la fin du XIXe siècle.

La célébration est devenue, au fil du temps, l’un des marqueurs de l’identité religieuse de la localité. Ainsi, l’œuvre de Déthialaw dépasse sa propre existence. Elle s’inscrit dans un calendrier, dans des pratiques, dans une communauté.

Le Lion demeure

Cheikh Déthialaw Seck s’éteint en 1934.
À Ngourane, pourtant, le temps n’a pas effacé son empreinte. Le lieu où il repose reste chargé de mémoire. La tradition rapporte que Cheikh Saad-Bouh y avait dressé sa tente lors de l’une de ses visites et y avait récité le Coran. Le site est depuis devenu un lieu de recueillement pour ses disciples.

Ses descendants ont repris le flambeau. Les khalifes ont perpétué son œuvre. Le Gamou Khadre continue de réunir les fidèles autour de la mémoire du saint homme. Depuis les routes du Cayor jusqu’aux cercles de disciples de la Khadriyya, son nom demeure attaché à une histoire de transmission.

Celle d’un enfant de Ngourane devenu disciple à Nimzath. D’un disciple devenu Cheikh. D’un Cheikh revenu dans son terroir pour y faire vivre l’enseignement de son maître.

Au fond, l’histoire de Déthialaw Seck est peut-être celle d’un aller-retour : partir de Ngourane pour chercher la lumière à Nimzath, puis revenir à Ngourane pour la transmettre.

Le puits où, selon la tradition, Saad-Bouh lui apparut n’est ainsi pas seulement le lieu d’un récit mystique. Il est devenu le premier chapitre d’une œuvre dont les pages continuent, aujourd’hui encore, de s’écrire à Ngourane.