SERIGNE AHMADOU SAKHIR LÔ, LE MAÎTRE QUI A FAIT DE COKI UNE TERRE DE SAVOIR

« Le meilleur d’entre vous est celui qui apprend le Coran et l’enseigne. »

Ce hadith du Prophète (ﷺ) rapporté par Al-Bukhari semble trouver, dans la trajectoire de Serigne Ahmadou Sakhir Lô, une illustration particulière. Apprendre, il l’a fait au prix de longues années de quête et de déplacements. Enseigner, il en a fait l’œuvre de toute une vie. Et entre les deux, il a construit Coki, un daara dont le nom est aujourd’hui indissociable de l’enseignement coranique au Sénégal.

Bien avant que Coki ne devienne une référence, il y eut un jeune homme de Nguère Malal, près de Louga, animé par une soif de savoir qui le poussera à quitter très tôt son village natal. Né en 1903 de Cheikh Ndiaye Anta Sylla Lô et de Fatou Dia, Ahmadou Sakhir Lô reçoit ses premières leçons du Coran auprès de son père. Il y reste deux années, puis vient le temps de la route.

De maître en maître, à la recherche du savoir

À cette époque, la connaissance religieuse se transmet de foyer en foyer. Le jeune élève poursuit donc sa formation auprès de plusieurs maîtres réputés. Il ne s’arrête pas à la seule mémorisation du Coran. Sa curiosité le pousse à approfondir, à écouter, à observer les méthodes de ceux qui consacrent leur vie à la science religieuse.

Parmi ces maîtres figure son homonyme, Serigne Ahmadou Sakhir Mbaye, plus connu sous le nom de Mame Cheikh Mbaye. Celui-ci occupera une place déterminante dans son parcours. Il deviendra à la fois son maître et son guide spirituel.

La quête du savoir conduit également Ahmadou Sakhir Lô à Saint-Louis. Il y rejoint Serigne Ibrahima Diop et passe une année dans son foyer d’enseignement. Il y côtoie notamment El Hadji Abdou Aziz Sy Dabakh, El Hadji Tafsir Diouf de Bargny et Serigne Alpha Mouhamadou Seck. Autant de rencontres qui vont nourrir sa formation et élargir son horizon.

Son parcours d’étudiant durera plusieurs années. Lorsqu’il achève cette longue quête, il ne choisit pas de garder pour lui ce qu’il a appris. Il se tourne vers l’enseignement. C’est ainsi que commence véritablement l’histoire de Coki.

1939, le commencement

En 1939, Ahmadou Sakhir Lô fonde le daara de Coki, avec l’ordre et la bénédiction de son homonyme et guide, Mame Cheikh Ahmadou Kabir Mbaye. Le Sénégal est alors sous administration coloniale. L’enseignement islamique évolue dans un contexte difficile et les moyens sont limités. Mais le jeune maître ne renonce pas à son projet.

Le daara commence modestement. Des enfants y arrivent pour apprendre le Coran. Ils apprennent à lire, à mémoriser, à réciter. Ils découvrent aussi la discipline qui accompagne cet apprentissage.

Très vite, Coki devient un lieu de transmission. Les premiers pensionnaires comptent déjà des noms qui deviendront célèbres. Serigne Sam Mbaye, El Hadji Djily Mbaye et Serigne Abdou Salam Mbaye, fils de Mame Cheikh Mbaye, figurent parmi ceux qui ont fréquenté les lieux.

En 1942, soit trois ans après la fondation du daara, Serigne Sam Mbaye est présenté comme l’un des premiers élèves à avoir récité entièrement le Coran à Coki. Le symbole est fort. La graine vient à peine d’être plantée que les premiers fruits apparaissent déjà.

Un maître dans la simplicité

L’histoire de Serigne Ahmadou Sakhir Lô ne se résume toutefois pas à la fondation d’une école. Ceux qui évoquent son parcours décrivent un homme profondément attaché à une vie simple, éloignée des préoccupations matérielles. Les récits rapportent qu’il vivait dans une case rudimentaire, dormait à même le sol et accordait une place particulière aux manuscrits du Coran.

L’homme qui allait donner naissance à l’un des plus grands foyers d’enseignement coranique du Sénégal vivait donc lui-même dans un grand dépouillement. Cette simplicité n’empêchait pas une attention constante aux pensionnaires.

Il veillait notamment à leur nourriture et à leur état de santé. Derrière la rigueur de l’enseignant se trouvait ainsi une autre dimension : celle de l’éducateur. Pour lui, former un élève ne consistait pas uniquement à lui faire mémoriser des versets. Il fallait aussi l’éduquer, lui apprendre la discipline et lui transmettre une manière de vivre.

Une phrase qui lui est attribuée résume cette conception de l’enseignement : « Si j’avais les moyens financiers, je paierais chaque talibé ainsi que leurs parents pour m’avoir donné l’opportunité de leur enseigner la Parole de Dieu. » Loin de considérer l’enseignement comme une charge, il le vivait comme une grâce.

Coki, une école qui essaime

Au fil des années, le daara grandit. Son nom commence à circuler au-delà de la localité. Des générations d’élèves se succèdent. Certains deviennent des hafiz, d’autres des maîtres coraniques. Beaucoup repartent ensuite vers leurs villages ou leurs quartiers et transmettent à leur tour ce qu’ils ont appris. C’est cette chaîne de transmission qui fera la force de Coki.

Parmi les anciens pensionnaires figurent plusieurs personnalités devenues célèbres dans différents domaines. Imam Alioune Ndao y séjourne entre 1967 et 1973. Serigne Sam Mbaye deviendra par la suite l’une des grandes références de l’enseignement et de la prédication islamique au Sénégal. El Hadji Djily Mbaye, connu pour son parcours économique et sa générosité, y a également étudié. Oustaz Ahmad Lô, fondateur de Manar Al Houda, le professeur Djim Dramé, Serigne Mboup, Abdou Aziz Sylla et plusieurs autres personnalités issues notamment de familles religieuses sont également associés à l’histoire du daara.

Mais derrière ces noms connus, il y a surtout des milliers d’élèves dont les parcours sont moins médiatisés. C’est peut-être là que se trouve la plus grande réussite de Serigne Ahmadou Sakhir Lô : avoir créé un lieu où le savoir ne s’arrête jamais au premier élève. Il passe d’une génération à l’autre.

Une reconnaissance officielle

L’œuvre finit par dépasser les frontières du monde religieux. Le 17 novembre 1983, Serigne Ahmadou Sakhir Lô est nommé Chevalier de l’Ordre des Palmes académiques par décret présidentiel, en reconnaissance des services rendus à la nation dans le domaine de l’éducation. Quelques années plus tard, le 30 mars 1988, il s’éteint à l’âge de 85 ans. Il part après avoir consacré l’essentiel de son existence à ce qu’il avait reçu de ses maîtres : le savoir. Mais son départ ne met pas un terme à son œuvre.

Le maître est parti, Coki est resté

Il y a une manière simple de mesurer la trace laissée par un éducateur : regarder ce que deviennent ses élèves. Dans le cas de Serigne Ahmadou Sakhir Lô, la réponse est partout à Coki et au-delà. Le daara continue de former des élèves. Des maîtres continuent d’y transmettre. Des hafiz continuent d’en sortir. Et ceux qui ont appris hier enseignent aujourd’hui à leur tour.

L’œuvre a donc survécu à l’homme. C’est peut-être là que le hadith prend toute sa dimension dans la trajectoire du fondateur de Coki. Ahmadou Sakhir Lô aura passé une partie de sa jeunesse à apprendre auprès des grands maîtres de son temps. Il aura consacré le reste de sa vie à transmettre.

Il est mort en 1988. Mais le geste, lui, ne s’est jamais interrompu, à chaque récitation d’un talibé, à chaque leçon donnée dans le daara, à chaque élève qui repart avec le Coran appris et la volonté de l’enseigner à son tour, une part de cette histoire continue de vivre. Coki est devenu une institution, mais derrière l’institution demeure le souvenir d’un homme qui avait fait de l’apprentissage du Coran non pas une étape de sa vie, mais sa vie elle-même.