Au Sénégal, la diplomatie religieuse ne se résume pas aux relations que le pays entretient avec les autres États ou aux initiatives portées à l’extérieur de ses frontières. Elle trouve d’abord sa force dans le modèle de coexistence pacifique entre les différentes communautés religieuses qui composent la société sénégalaise. C’est l’une des principales réflexions développées par le Pr Abdoul Aziz Kébé, auteur de l’ouvrage Chrétiens et musulmans au Sénégal, ententes cordiales et vision dans l’éducation, dans son passage dans l’émission En vérité de RSI.
Pour l’universitaire, la diplomatie religieuse sénégalaise est « avant tout interne avant d’être externe ». Elle s’enracine dans une culture nationale du vivre-ensemble, nourrie par l’éducation, les enseignements des guides religieux et un humanisme profondément intégré dans les rapports sociaux.
Une identité sénégalaise qui dépasse les appartenances religieuses
Le Pr Kébé insiste sur une particularité essentielle de la société sénégalaise : l’appartenance religieuse n’empêche pas la construction d’une identité commune. Au contraire, musulmans et chrétiens partagent des valeurs sociales qui favorisent la proximité, la solidarité et le respect mutuel.
« Dans un pays comme le Sénégal, le chrétien et le musulman ne se reconnaissent pas par leur religion mais plutôt par leur savoir-vivre, intrinsèquement par leur humanisme », souligne-t-il, mettant en avant le rôle de l’éducation religieuse incarnée par les chefs religieux et progressivement intériorisée par les citoyens.
Cette réalité se manifeste dans les relations quotidiennes. Les fêtes religieuses, les cérémonies familiales, les moments de solidarité et les liens de voisinage constituent autant d’espaces où les appartenances confessionnelles ne sont pas perçues comme des facteurs de division.
L’héritage de Abdoul Aziz Sy « Dabakh »
Pour illustrer cette conception de l’identité sénégalaise, le Pr Abdoul Aziz Kébé convoque la figure emblématique de Abdoul Aziz Sy Dabakh. Il rappelle une formule attribuée au défunt khalife général des tidianes : « Quand je salue un Sénégalais, je ne vois pas un musulman ou un chrétien, mais plutôt un être humain, un Sénégalais tout court. »
Cette conception traduit, selon lui, l’essence même de la diplomatie religieuse sénégalaise : reconnaître d’abord l’autre comme une personne et comme un compatriote avant de considérer son appartenance confessionnelle.
L’entente cordiale entre musulmans et chrétiens constitue ainsi, à ses yeux, un patrimoine social qu’il convient de préserver. Elle ne doit pas être considérée comme acquise définitivement, mais comme une valeur qui nécessite d’être entretenue et transmise aux nouvelles générations.
Des valeurs antérieures à l’arrivée des religions
Le Pr Kébé va plus loin dans son analyse en rappelant que les valeurs qui fondent aujourd’hui le vivre-ensemble sénégalais ne sont pas uniquement le produit des religions révélées. Bien avant leur implantation dans le pays, les communautés avaient déjà développé des règles de conduite et des principes moraux destinés à organiser la vie collective.
Il cite notamment le refus du mensonge, du dénigrement, du vol et de la trahison, mais aussi l’importance de ne pas être lâche ou ingrat. Autant de principes qui, selon lui, existaient déjà dans les sociétés sénégalaises et que les religions sont venues renforcer.
Dans cette perspective, la religion ne devrait donc pas être considérée comme une rupture avec les valeurs traditionnelles positives, mais comme un facteur de consolidation de celles-ci.
« Nous sommes des croyants et Dieu est le Seul juge », rappelle le Pr Kébé, dans une formule qui invite à l’humilité et à la responsabilité individuelle. Pour lui, la foi doit contribuer à l’élévation de l’être humain plutôt qu’à l’exclusion de celui qui ne partage pas la même confession.
Un modèle qui dépasse les frontières du Sénégal
Cette expérience sénégalaise du dialogue interreligieux constitue, selon le Pr Abdoul Aziz Kébé, une source d’inspiration pour de nombreux pays. La stabilité des relations entre musulmans et chrétiens et la place accordée aux autorités religieuses dans la régulation sociale donnent au Sénégal une singularité souvent observée au-delà de ses frontières.
Mais cette reconnaissance internationale ne doit pas faire perdre de vue l’essentiel : la diplomatie religieuse commence au sein même de la société. Elle se construit dans la manière dont les citoyens se parlent, se respectent et vivent ensemble.
Ainsi, avant d’être un instrument d’influence extérieure, elle est une réalité sociale intérieure. Elle repose sur la capacité d’un peuple à transformer ses convictions religieuses en comportements favorables à la paix et à la cohésion nationale.
Préserver un héritage commun
Le message du Pr Kébé est finalement un appel à la vigilance. Dans un contexte mondial marqué par les tensions identitaires et les replis communautaires, le Sénégal dispose d’un héritage précieux : celui d’une coexistence religieuse fondée sur le respect de l’humain et sur des valeurs communes.
Préserver cet héritage suppose de continuer à investir dans l’éducation, le dialogue interreligieux et la transmission des valeurs. Car, pour le Pr Abdoul Aziz Kébé, la véritable force de la diplomatie religieuse sénégalaise réside moins dans les discours officiels que dans la capacité des citoyens à faire vivre, au quotidien, une fraternité qui dépasse les différences confessionnelles.
C’est précisément cette culture du « Sénégalais tout court », pour reprendre la formule attribuée à Abdoul Aziz Sy « Dabakh », qui pourrait constituer l’une des expressions les plus fortes du modèle sénégalais : être musulman ou chrétien tout en se reconnaissant d’abord comme un être humain, un citoyen et un frère.
