SEYDINA ABABACAR LAHI : L’HOMME QUI RASSURAIT LES TIRAILLEURS

Dans l’histoire des tirailleurs sénégalais, certains noms dépassent le simple récit militaire pour entrer dans la mémoire spirituelle du Sénégal. Celui de Seydina Ababacar Lahi figure parmi eux. Fils de Seydina Limamou Laye, cet érudit surnommé « Bâboul Ouloum », la porte du savoir, fut l’un des héritiers religieux envoyés au front durant la Première Guerre mondiale. Entre engagement volontaire, récits miraculeux et héritage spirituel, son parcours demeure l’un des plus singuliers de l’histoire religieuse sénégalaise.

Né en 1889 au sein de la communauté léboue, Seydina Ababacar Lahi grandit dans un environnement profondément marqué par la spiritualité et le savoir. Très tôt, il se distingue par une immense érudition religieuse. Les témoignages de ses contemporains le décrivent comme un homme d’une rare modestie, compatissant envers les plus faibles et doté d’une connaissance exceptionnelle des sciences islamiques. Les poètes religieux le surnommeront plus tard « Bâboul Ouloum » (un océan en ébullition de savoir).

Mais c’est en 1914 que son destin bascule.

Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, l’administration coloniale française sollicite les grandes familles religieuses du Sénégal afin d’obtenir l’enrôlement de leurs fils dans les rangs des tirailleurs sénégalais. À Tivaouane, Serigne Ahmed Sy part pour le front. À Touba, Serigne Fallou Fall est envoyé par Mame Cheikh Ibrahima Fall. Dans la communauté layène, Seydina Ababacar Lahi se porte volontaire.

Selon les récits transmis au sein de la famille layène, il aurait choisi de partir afin d’épargner ses frères et par fidélité à son père Seydina Limamou Laye. Ce départ marque profondément la communauté, qui voit alors l’un des fils du Mahdi quitter le Sénégal pour une guerre lointaine en Europe.

Sur le front, Seydina Ababacar Lahi devient rapidement une figure à part parmi les tirailleurs. De nombreux récits populaires rapportent des faits jugés miraculeux par ses compagnons d’armes. L’un des plus célèbres évoque un bataillon encerclé près d’un fleuve par les forces allemandes. Face au danger, ses camarades se tournent vers lui comme ultime recours. Il leur demande alors de fermer les yeux et de former une colonne, chacun tenant l’épaule de l’autre. Lorsqu’ils rouvrent les yeux, ils se trouvent déjà de l’autre côté du fleuve, sains et saufs.

D’autres témoignages racontent qu’il aurait empêché le naufrage d’un bateau ciblé par des sous-marins allemands. Ces récits, transmis de génération en génération dans les familles de tirailleurs, participent à forger l’image d’un homme considéré comme un protecteur spirituel au cœur de la guerre.

Son influence dépasse d’ailleurs le cadre religieux. Parmi ses compagnons figure notamment Ngalandou Diouf, futur homme politique sénégalais, qui développera avec lui une profonde amitié. « Babacar est notre marabout et sa présence nous rassure », disait-il selon plusieurs témoignages.

Même au front, Seydina Ababacar Lahi conserve son rôle spirituel. Un jour de Tabaski célébré en pleine guerre, ses compagnons lui demandent de diriger la prière et le sermon. Son apparence ce jour-là marque les esprits : vêtu d’habits d’une beauté inhabituelle, il intrigue les soldats venus ensuite lui demander l’origine de ses vêtements. Il répond simplement : « Celui qui les avait amenés les a retournés d’où ils venaient. »

Après la guerre, Seydina Ababacar Lahi rentre au Sénégal sain et sauf. Contrairement à plusieurs fils de guides religieux tombés sur le front européen, il retrouve sa communauté et poursuit l’œuvre spirituelle de son père. Aux côtés de Seydina Issa Rouhou Laye, premier khalife des Layènes, il participe activement à l’enseignement religieux et à la consolidation de la confrérie.

Savant, exégète et guide respecté, il devient l’une des grandes références spirituelles de la communauté layène. Son existence est marquée par la discrétion, la piété et la transmission du savoir. Jusqu’à son rappel à Dieu, le 10 octobre 1966, Seydina Ababacar Lahi restera pour beaucoup un symbole de courage, de foi et d’élévation spirituelle.